Discrètement, aider les migrants devient un crime
28 mars 2026

L'instinct d'aider une personne en détresse est l'une des plus anciennes vertus de l'humanité. Offrir de l'eau à quelqu'un qui a soif ou un abri à celui qui a froid semble être un devoir moral de base. Pourtant, partout dans le monde, cette impulsion est systématiquement requalifiée en infraction pénale. Un changement juridique, discret mais déterminé, est en cours. Il transforme des citoyens ordinaires et des travailleurs humanitaires dévoués en criminels potentiels. Leur seul tort est d'avoir fourni une aide humanitaire à des migrants et des réfugiés.
Ce n'est pas un problème théorique. Des recherches ont documenté une forte augmentation du nombre de personnes poursuivies pour ce que l'on appelle la « criminalisation de la solidarité ». Depuis 2015, rien qu'en Europe, des centaines de personnes ont fait l'objet d'enquêtes, ont été inculpées ou condamnées. Elles l'ont été pour des gestes aussi simples que d'offrir de recharger un téléphone, un repas ou un transport à une personne dans le besoin. Un rapport de l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne note que des lois nationales aux termes vagues, initialement conçues pour lutter contre le trafic d'êtres humains, sont maintenant utilisées contre ceux qui fournissent une aide vitale.
En mer Méditerranée, les équipages de navires de sauvetage non gouvernementaux font face à des batailles juridiques qui durent des années. Leurs navires sont saisis et leur personnel est accusé de collaborer avec des passeurs. En Grèce, des bénévoles qui aidaient des réfugiés arrivant par bateau ont été accusés d'espionnage. Le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, des travailleurs humanitaires qui laissaient de l'eau dans le désert mortel de l'Arizona ont été poursuivis pour leurs actions. Cette tendance révèle une stratégie coordonnée, et non une série d'incidents isolés. Les gouvernements brouillent délibérément la frontière entre le crime organisé et l'aide humanitaire.
La cause profonde de cette tendance est un changement fondamental dans les politiques migratoires. Depuis des décennies, la stratégie dominante est la dissuasion. La logique est la suivante : si le voyage est rendu suffisamment difficile et dangereux, les gens cesseront d'essayer de traverser les frontières de manière irrégulière. Poursuivre ceux qui offrent de l'aide est la prochaine étape de cette stratégie. Elle vise à supprimer le filet de sécurité, aussi mince soit-il, que les humanitaires fournissent. En rendant l'acte d'aider risqué, les autorités espèrent créer un « effet dissuasif ». Elles veulent décourager les citoyens d'intervenir et laisser les migrants complètement isolés.
Cette politique est également pratique sur le plan politique. Elle permet aux gouvernements de présenter la migration comme une menace pour la sécurité plutôt qu'une question humanitaire. En dépeignant les travailleurs humanitaires comme des complices d'activités illégales, ils peuvent se décharger de leur responsabilité dans les crises frontalières. Ils renforcent aussi un discours de fermeté sur la migration. Les ONG sont souvent accusées d'agir comme un « facteur d'attraction ». C'est une affirmation que la plupart des recherches sur la migration ont jugée non fondée. Les études montrent de manière constante que les principaux moteurs de la migration sont les conflits, la persécution, le désespoir économique et l'instabilité climatique. Ce n'est pas la faible chance d'être secouru en mer.
Les conséquences de cette répression juridique sont profondes et mortelles. L'impact le plus immédiat est la création d'un vide d'aide. Lorsque les grandes organisations et les particuliers craignent des poursuites, moins de gens sont là pour aider les personnes en danger. Cela contribue directement à l'augmentation du nombre de morts sur les routes migratoires. La Méditerranée centrale, par exemple, est devenue l'un des passages frontaliers les plus meurtriers du monde. C'est une réalité aggravée par l'entrave aux opérations de recherche et de sauvetage des ONG. Les gens n'arrêtent pas de se déplacer. Ils meurent simplement en plus grand nombre, loin des yeux et des esprits.
De plus, la criminalisation de la solidarité érode l'État de droit et les droits humains fondamentaux. Elle sape le devoir internationalement reconnu de secourir les personnes en détresse en mer. C'est un principe inscrit dans le droit maritime depuis des siècles. Elle oppose les obligations légales d'un citoyen à sa conscience morale, créant une société où l'on apprend aux gens à détourner le regard. Cela crée un dangereux précédent qui va au-delà de la migration. Il remet en question le rôle même de la société civile pour demander des comptes au pouvoir de l'État.
Pour faire face à ce problème, une réponse claire et décisive est nécessaire. Les organisations de défense des droits humains et les experts juridiques ont appelé à une réforme urgente de la législation. L'étape la plus cruciale est que les nations introduisent une « exemption humanitaire » dans leurs lois. Une telle clause distinguerait explicitement les actes de trafic à but lucratif des actes d'assistance fournis pour des raisons purement humanitaires. Cela protégerait les individus et les organisations contre les poursuites pour leur travail de sauvetage. Cela réaffirmerait le principe que sauver une vie n'est jamais un crime.
La sensibilisation du public est également cruciale. Le discours qui présente les aidants comme des criminels doit être combattu. Il faut le faire avec des faits et des histoires qui révèlent la réalité humaine à la frontière. Soutenir les organisations ciblées juridiquement et financièrement pour leur travail envoie un message fort. Ce message est que la solidarité ne se laissera pas réduire au silence par l'intimidation. L'attention doit se déplacer. Il ne faut plus punir ceux qui aident, mais s'attaquer aux causes profondes des déplacements forcés. Il faut aussi créer des voies sûres et légales pour que les gens puissent chercher asile et opportunités.
Finalement, la façon dont une société traite ceux qui aident les plus vulnérables est un test de son caractère. Les batailles juridiques menées par une poignée de bénévoles, des tribunaux de l'Arizona à ceux d'Athènes, ne concernent pas seulement la politique migratoire. Elles concernent le genre de monde dans lequel nous voulons vivre. Un monde où la compassion est célébrée, et non poursuivie en justice. Laisser la criminalisation de la décence humaine la plus élémentaire se poursuivre sans contrôle ne résout pas les défis mondiaux complexes. Cela érode aussi les fondements moraux que nous partageons tous.